mercredi 14 mars 2007

RABAT (Reuters) - Le kamikaze tué dimanche soir dans un cybercafé de Casablanca préparait, avec d'autres, une série d'attentats suicides dans la capitale économique du royaume mais il se serait fait sauter prématurément après avoir été repéré par le patron de l'établissement, rapporte mardi la presse locale.

Abdelfattah Raïdi, 23 ans, faisait partie d'un groupe de cinq jeunes Marocains recrutés pour des opérations "martyres" visant des hôtels de la ville ainsi que bâtiments de la police et de la gendarmerie, croient savoir les journaux Annas et Assabah.

Youssef Khoudri, l'autre candidat kamikaze qui accompagnait Raïdi, a été arrêté par la police en possession lui aussi d'une ceinture d'explosifs alors qu'il s'enfuyait du cybercafé après la déflagration.

Grièvement blessé au visage, à la poitrine et à la main gauche, selon des photos publiées par les journaux, il ne serait pas en état de répondre aux questions de la police, dit-on de source proche de la sécurité.

Selon Mokhtar Bekkali Kacémi, gouverneur de la région de Casablanca, où une série d'attentats suicides avaient fait 45 morts dont 13 kamikazes en 2003, les explosifs que portaient les deux hommes n'étaient pas destinés à être déclenchés dans le cybercafé.

De source proche de la sécurité, on déclare travailler sur l'hypothèse voulant que les deux kamikazes s'y soient rendus pour obtenir via internet les dernières instructions de leur chef sur les cibles qu'ils devaient frapper.

LE CHEF DES KAMIKAZES ARRÊTÉ

Selon un lycéen dont le témoignage a été recueilli par le journal Al Massaa, les deux activistes consultaient un site djihadiste lorsqu'ils ont été démasqués par le patron du café, qui a refusé de les laisser partir et les a enfermés avant d'appeler la police.

C'est à ce moment que Raïdi s'est fait sauter, provoquant l'ouverture de la porte de la pièce où ils étaient bloqués et la fuite de Khoudri, rapporte ce témoin, Mohamed Youbi Benabed, qui ne figure pas parmi les quatre clients blessés dans l'explosion.

Selon Assabah, le responsable présumé des deux kamikazes a été arrêté dimanche à Settat, une banlieue de Casablanca. Il passe pour avoir remplacé Saad Housseini comme chef "militaire" du Groupe combattant islamique marocain (GCIM).

La police soupçonne Houssaini, arrêté quelques jours plus tôt, d'avoir joué un rôle dans les attentats de 2003 à Casablanca et dans ceux de Madrid l'année suivante.

Il figurerait parmi les activistes ayant rejoint la mouvance d'Al Qaïda, incarnée par l'ancien Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) algérien.

Dernier groupe encore actif issu de l'insurrection islamiste de 1992, celui-ci s'est rebaptisé l'an dernier Organisation Al Qaïda au Maghreb islamique.

Les responsables de la sécurité se sont refusé à tout commentaire sur les informations publiées par les journaux marocains, invoquant la sensibilité de l'enquête en cours.

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La question du Sahara-Occidental abordée par le roi d'Espagne à Alger

ALGER (AP) - L'épineuse question du Sahara-Occidental, qui doit subir prochainement un nouvel examen du Conseil de sécurité de l'ONU, a été abordée mardi par le roi d'Espagne Juan Carlos 1er dès le premier jour de sa visite d'Etat en Algérie.

Ce déplacement intervient alors que le climat politique entre Alger et Madrid a été assombri par le soutien apporté par le gouvernement espagnol au projet marocain d'"autonomie pour le Sahara".

Le souverain espagnol, qui est notamment accompagné du ministre des Affaires étrangères Miguel Angel Moratinos, a souligné, lors du repas offert en son honneur par le président algérien Abdelaziz Bouteflika, l'urgence d'une solution politique "juste" et "durable" pour le Sahara-Occidental, qui prévoirait la libre détermination de son peuple.

"Il est urgent, comme l'a récemment souligné mon gouvernement, de trouver une solution politique juste, durable et acceptable par les parties sur la question du Sahara-Occidental, une solution prévoyant la libre détermination de ce peuple et passant par un dialogue des parties dans le cadre des Nations unies", a affirmé Juan Carlos.

Sur ce thème, le président algérien a estimé pour sa part, dans une interview au quotidien espagnol "El Pais" paru mardi, qu'"aucune solution unilatérale ne peut être viable" dans le règlement de la question du Sahara-Occidental.

"Seule la reconnaissance du droit du peuple sahraoui à l'autodétermination est de nature à résoudre le problème", a-t-il relevé, ajoutant qu'"aucune solution unilatérale ne peut être viable". Il a plaidé, dans ce contexte, pour "une solution pacifique par l'organisation sous l'égide de l'ONU d'un référendum d'autodétermination" du peuple sahraoui.

Le président Bouteflika a encore assuré que la question du Sahara-Occidental "ne peut constituer un casus belli entre l'Algérie et le Maroc", soutenant que les Espagnols "ont tout à gagner à assumer leur responsabilité morale et historique" sur cette question.

Le royaume du Maroc s'apprête à présenter au Conseil de sécurité de l'ONU son "projet d'autonomie" du Sahara-Occidental. Un plan que les Sahraouis ont rejeté, alors qu'Alger plaide toujours pour l'autodétermination du peuple sahraoui, conformément aux résolutions internationales.

Ancienne colonie espagnole, le Sahara-Occidental a été cédée en 1975 au Maroc et à la Mauritanie, cette dernière ayant depuis abandonné ses prétentions territoriales. Le conflit armé, entre 1975 et 1991, a fait des milliers de morts dans cette vaste région, peu peuplée mais riche en minerais. La plupart des Sahraouis, des nomades, ont fui en Algérie, où 160.000 vivent toujours dans des camps de réfugiés installés dans le désert. Ils sont aujourd'hui entre 50.000 et 90.000 à vivre dans le territoire, aux côtés d'environ 200.000 colons.

Pour leur deuxième journée en Algérie, le roi Juan Carlos et la reine Sofia se rendront mercredi dans le massif du Hoggar, dans le Sahara algérien, sur des sites de fresques rupestres répertoriées au Patrimoine mondial de l'UNESCO. Jeudi, ils se rendront à Oran (400km à l'ouest d'Alger) où ils donneront le coup d'envoi de la troisième édition du Festival culturel espagnol. AP

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Guerre du Liban: les conclusions sur le rôle d'Olmert en avril

JERUSALEM (AP) - La commission chargée d'enquêter sur les actions du Premier ministre et d'autres hauts responsables israéliens lors de la guerre au Liban l'été dernier a annoncé mardi qu'elle se prononcerait dans la deuxième moitié d'avril sur le rôle joué par Ehoud Olmert, dont l'avenir politique pourrait dépendre de ces conclusions.

Bien que ce collège n'ait pas le pouvoir de démettre le chef du gouvernement, nombre d'analystes estiment qu'un rapport critique pourrait le contraindre à démissionner sous la pression de l'opinion publique.

La commission a précisé dans un communiqué qu'elle rendrait ses premiers résultats le mois prochain étant donné le besoin urgent pour le pouvoir politique et la Défense de commencer à appliquer ses recommandations. La plupart du document sera rendue publique mais certaines parties classées secret-défense du document ne seront transmises qu'à Ehoud Olmert et au ministre de la Défense Amir Péretz, dont les décisions seront également analysées. On ignore quand sera publié le rapport final. AP

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2,9 milliards d'humains sur Terre en 2050, selon un rapport de l'ONU


NATIONS UNIES (AP) - La population mondiale atteindra probablement 9,2 milliards d'individus en 2050, selon un rapport de la Division de la population de l'Organisation des Nations Unies.

Selon Hania Zlotnik, directrice de la Division de la population à l'Organisation des Nations Unies, cette nouvelle estimation démographique est marquée par la diminution des décès liés au VIH/Sida grâce à l'utilisation croissante des traitements anti-rétroviraux et à la révision à la baisse de la prévalence de la maladie dans certains pays.

Le nouveau rapport publié mardi compte ainsi sur 32 millions de décès liés au Sida en moins sur la période 2005-2020 dans les 62 pays les plus touchés par la maladie par rapport aux prévisions du dernier rapport de l'ONU en 2004.

Ce changement explique en partie pourquoi l'estimation de 9,2 milliards d'humains en 2050 prévue par le rapport de 2006 est légèrement plus élevée que celle de 2004 qui prévoyait 9,1 milliards d'individus à la même date, explique le rapport.

Le nouveau rapport confirme également "les changements très importants" auxquels sera confrontée la population mondiale, la plupart dus à la baisse de la fertilité dans les pays développés, où les femmes ont de moins en moins d'enfants, analyse Hania Zlotnik.

Le fertilité est déjà passée en-dessous du seuil de renouvellement de la population dans 28 pays développés, dont la Chine, qui représente 25% de la population mondiale, selon le rapport. Le taux de natalité moyen en Chine en 2005-2010 est estimé à 1,73 enfant par femme.

Selon le rapport de 2006, la population mondiale devrait passer de 6,7 milliards d'individus aujourd'hui à 9,2 milliards en 2050, soit une augmentation de 2,5 milliards - la population totale du monde en 1950 - en seulement 43 ans.

Le gros de cette augmentation sera absorbé par les pays les moins développés dont la population est censée passer de 5,4 milliards d'habitants en 2007 à 7,9 milliards en 2050. La population de pays pauvres comme l'Afghanistan, le Burundi, le Congo, la Guinée-Bissau, le Liberia, le Niger, le Timor oriental et l'Ouganda devrait au moins tripler en un demi-siècle.

Au contraire, la population des pays riches et développés devrait rester largement inchangée, à 1,2 milliards d'habitants. Selon le rapport, ce chiffre serait encore plus bas sans les migrations prévisibles des pays pauvres vers les pays riches, concernant en moyenne 2,3 millions de personnes par an.

Le rapport prévoit également que 46 pays perdront de la population d'ici 2050, dont l'Allemagne, l'Italie, le Japon, la Corée du Sud, la plupart des pays de l'ex-URSS et plusieurs petites îles.

La croissance démographique devrait se concentrer sur les pays déjà très peuplés. La moitié de l'excédent de population prévu entre 2005 et 2050 serait ainsi le fait de huit pays: l'Inde, le Nigeria, le Pakistan, le Congo, l'Ethiopie, les Etats-Unis, le Bangladesh et la Chine.

Selon Hania Zlotnik, la plupart des pays d'Asie et d'Amérique latine en sont à "l'étape relativement salutaire" où les actifs sont plus nombreux que les enfants et les personnes âgées "et ces pays resteront dans cette étape pendant encore deux décennies au moins".

Mais ensuite, leur population commencera à vieillir. C'est ce qui se passe déjà en Europe et en Amérique du Nord, a observé la directrice.

"L'Europe est actuellement la seule région du monde où le nombre de personnes âgées de 60 ans et plus a dépassé le nombre d'enfants", a-t-elle ajouté. "Nous pensons que l'Asie et l'Amérique latine auront en 2050 une pyramide des âges très proche de celle de l'Europe aujourd'hui."

Les pays africains auront beaucoup d'actifs en 2050 car la population va presque doubler de 2007 à 2050, a-t-elle calculé.

"C'est donc le continent qui devra absorber une augmentation de population vraiment très importante, et ce avec des niveaux de développement qui figurent parmi les plus bas du monde", a-t-elle déploré. AP

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samedi 3 mars 2007

Comment Israël en est arrivé là


L’échec de leur armée, cet été, semblait avoir troublé les Israéliens. Allaient-ils exiger que leur pays négocie enfin avec ses voisins – un « rêve » (voir « Un rêve “dissident” de règlement global ») qui inspire de nouvelles initiatives internationales ? Il n’en a rien été. Ni les crimes de guerre au Liban, ni ceux commis à Gaza depuis, ni la nomination au poste de vice-premier ministre d’un leader fascisant n’ont suscité de réactions massives. Pourquoi ?

Par Akiva Eldar

Qu’est-il arrivé à la société israélienne pour qu’elle génère des leaders racistes comme M. Avigdor Lieberman, le chef de file du parti d’extrême droite Israël Beitenou (« Israël, notre maison »), de retour au gouvernement en tant que vice-premier ministre ? Voilà une question qui n’a pas lieu d’être. Il serait plus judicieux de se demander pourquoi une telle promotion ne se produit que maintenant, presque soixante ans après la fondation de l’Etat d’Israël.

Il paraît tout aussi inutile de se demander pourquoi les Israéliens acceptent des atrocités telles que l’élimination de toute une famille palestinienne dans la bande de Gaza. En revanche, on peut s’étonner que, après quarante ans d’occupation, un nombre non négligeable d’Israéliens descendent encore dans les rues pour dénoncer des injustices comme le bombardement de Beit Hanoun.

Depuis sa fondation, l’Etat d’Israël ne cesse de déclarer haut et fort qu’il est l’unique démocratie du Proche-Orient. Comparé à la Syrie, à l’Iran ou, dans une moindre mesure, à l’Egypte ou à la Jordanie, Israël peut certainement s’enorgueillir de défendre des valeurs démocratiques telles que la liberté d’expression, la suprématie de la loi et la tenue d’élections libres. Sur le plan structurel et formel, Israël est une démocratie très développée ; mais, en termes de morale, cette démocratie reste fragile et vulnérable – elle est même tombée au plus bas. Contrairement aux pays de l’Europe de l’Ouest et aux Etats-Unis, il n’y a pas en Israël de freins et contrepoids qui permettent de préserver un équilibre démocratique ; et la société civile comprend encore des populations dépendant directement de l’aide de l’Etat.

Les valeurs de la démocratie étaient loin d’être ancrées dans la culture politique que les pères fondateurs de l’Etat, dont David Ben Gourion, apportèrent avec eux d’Europe de l’Est. Ces hommes firent d’abord face à un conflit existentiel entre Israël et les Arabes, et relevèrent le défi de la construction d’une nation nouvelle. Ils défendirent des idéaux tels que l’allégeance à l’Etat, l’union et l’homogénéisation de sa population. Pour eux, l’Etat constituait un grand creuset dans lequel des populations très hétérogènes, et notamment les rescapés de la Shoah, considérées comme des « poussières humaines (1) », devaient s’unir autour de conceptions communes.

« Etat de siège »

C’est pourquoi ils s’attachèrent aux signes extérieurs de la démocratie, comme la tenue d’élections régulières, tout en restreignant, au nom de la sécurité, la liberté de la presse, notamment au moyen de la censure militaire. C’est toujours au nom de la sécurité qu’ils imposèrent aux citoyens arabes d’Israël, de 1948 à 1966, des années et des années de « gouvernement militaire » accompagnées de restrictions de leurs libertés. C’est d’ailleurs là une autre preuve de la non-assimilation des valeurs démocratiques : la majorité écrasante de la population juive, y compris le gros des élites, a accepté comme une évidence la politique de ségrégation institutionnalisée à l’endroit de la minorité arabe.

Le système éducatif a, quant à lui, donné la priorité à des questions telles que l’allégeance à l’Etat, le conflit israélo-arabe, l’antisémitisme et le service militaire. Sous la mince couverture des manuels d’éducation civique, supposés inculquer aux jeunes générations les principes d’égalité et de démocratie, se cachaient des pages bourrées de stéréotypes. Jusque dans les années 1980, la littérature pour enfants décrivait les Arabes comme des êtres inférieurs, dépourvus d’identité nationale et assoiffés de sang juif. Il en allait de même des livres scolaires.

Ces représentations des Arabes, tout comme la vision négative des goyim – les non-Juifs – ou l’expression d’un fort ethnocentrisme, ont représenté des étapes importantes dans la formation du sentiment d’« état de siège » éprouvé par les Israéliens : ceux-ci ont toujours considéré le peuple juif comme une victime des autres nations. Cette perception est d’autant plus forte que les Juifs se représentent leur histoire, notamment leurs deux mille ans de diaspora, comme une suite de persécutions de la part des peuples parmi lesquels ils vivaient.

De cette démonstration, la Shoah constitue évidemment l’apogée. Chaque année, de nombreux établissements scolaires invitent leurs élèves, garçons et filles, à faire un pèlerinage dans les camps d’extermination de Pologne. Ces voyages attisent chez les élèves un fort sentiment d’angoisse et contribuent à renforcer leur perception des Juifs comme victimes. En revanche, leur manque de maturité empêche ces jeunes de tirer du génocide des leçons plus complexes, qui pourraient guider leur vie et notamment leur attitude par rapport à l’occupation, qu’ils s’apprêtent à défendre pendant leur service militaire. Ils reviennent généralement avec des messages simplistes du genre « plus jamais ça » – autrement dit : « Pour empêcher une nouvelle catastrophe, nous devons être forts. » Et beaucoup d’entre eux retiennent seulement de leur visite à Auschwitz que le génocide nazi et plus généralement l’histoire de l’antisémitisme donnent aux Israéliens des droits particuliers, dont celui de porter atteinte aux droits fondamentaux de leurs voisins tout en jouissant d’une immunité totale contre la critique.

Ce n’est pas un hasard si M. Lieberman fait partie de ces Juifs qui ont grandi en URSS avant de rejoindre Israël et s’il jouit d’un soutien considérable dans cette immigration. Plus d’un million de Soviétiques ont émigré vers la « terre promise » depuis les années 1970 et surtout 1990 : ils n’ont, pour la plupart, aucune expérience de la démocratie occidentale ni aucune connaissance du conflit israélo-arabe. Ils se sont donc révélés particulièrement perméables au message violent des forces de droite, au point de rêver d’un homme fort pour « remettre de l’ordre » en Israël. La presse en langue russe, qui développe une propagande incessante contre les Arabes et la gauche, contribue fortement à renforcer ce type d’opinion. Mais les valeurs de la démocratie sont également étrangères aux juifs orthodoxes comme aux religieux de la droite nationaliste, qui regroupent désormais environ un quart de la population israélienne – une proportion appelée à augmenter, vu leur taux de natalité trois fois supérieur à la moyenne nationale.

L’ignorance de ces principes ou l’indifférence à leur égard n’influent pas uniquement sur les rapports avec la minorité arabe et le conflit avec les Palestiniens. Elle transparaît également dans le débat entre gauche et droite comme entre religieux et laïques. L’assassinat du premier ministre Itzhak Rabin a donné la mesure de l’intolérance des Israéliens qui considèrent la terre comme une valeur suprême face à ceux qui jugent plus importante la recherche de la paix.

Ma messagerie électronique est constamment envahie de courriels d’injures et de menaces de mort, dont la plupart proviennent de lecteurs juifs n’adhérant pas aux idées que j’exprime dans mes articles. Bien qu’elles ne diffèrent pas de celles que formulent la gauche et le centre dans les pays démocratiques, ces idées, en Israël, passent pour extrémistes. L’année dernière, un juif orthodoxe a poignardé un jeune homme qui avait participé à une marche homosexuelle à Jérusalem. Cette année, à la suite des manifestations et des menaces des juifs orthodoxes, la police a annulé la marche, sous prétexte que les événements de Beit Hanoun créeraient une situation ne lui permettant pas de préserver la sécurité des manifestants.

Près de soixante ans après sa création, Israël n’a engendré ni une société civile forte, capable de résister aux autorités économiques et politiques, ni même des agents de socialisation efficaces. Ainsi, quand le Parti travailliste, seule alternative théorique à la droite, participe à un gouvernement qui marginalise totalement l’Autorité palestinienne, comment le peuple pourrait-il faire la différence entre ce qui est éthique et ce qui ne l’est pas, entre ce qui est démocratique et ce qui ne l’est pas ? Quand le lauréat du prix Nobel de la paix, M. Shimon Pérès, seconde le premier ministre d’un gouvernement qui bombarde des quartiers résidentiels à Beyrouth et à Gaza, il devient difficile pour l’homme de la rue de distinguer le bien du mal et le bon du méchant.

M. Ehoud Barak, élu premier ministre en 1999 avec les voix de la gauche et des Arabes israéliens, ne cesse de répéter, depuis l’échec du sommet de Camp David en 2000, qu’il a « révélé le vrai visage d’Arafat » et « découvert » que les représentants palestiniens « ne sont pas de véritables partenaires » pour l’établissement de leur Etat aux côtés d’Israël. Cette version de la faillite d’Oslo a poussé de nombreux Israéliens à adhérer à des solutions extrêmes, telles que le mur qui se construit en Cisjordanie, ou la séparation unilatérale de M. Ariel Sharon, ou encore le projet de « transfert » issu du répertoire raciste de M. Lieberman.

A ces données historiques, psychologiques et politiques fondamentales se sont ajoutées, ces dernières années, de véritables menaces : les attentats-suicides du Hamas et du Djihad islamique, les tirs de roquettes du Hezbollah et du Hamas et le programme nucléaire iranien. Il ne se passe pas un jour sans que le porte-parole du gouvernement ne rappelle tous ces dangers. La peur du prochain attentat apparaît plus concrète que l’aspiration à la paix. Caractéristique de la société juive israélienne, l’angoisse collective contribue à perpétuer la croyance dans la force militaire comme seule garantie de la survie de l’Etat, et donc à retarder la résolution du conflit israélo-arabe. La société israélienne a certes fait de grands progrès, passant de la négation totale du peuple palestinien à l’acceptation d’un Etat où il puisse vivre libre. Mais elle n’en est pas pleinement persuadée et n’est donc pas clairement décidée à se séparer de toute la Cisjordanie. D’où le manque d’avancées dans la résolution du conflit.

Les bombardements du Hezbollah sur le nord du pays, cet été, ont créé une atmosphère d’état d’urgence. Les défaillances du gouvernement et de l’armée sur le front comme à l’arrière ont entamé la confiance des Israéliens dans leurs institutions. Voilà qui a servi de tremplin à M. Lieberman pour se retrouver au gouvernement ; et ce n’est pas un hasard s’il a demandé et obtenu le poste de ministre chargé des affaires stratégiques. Faute d’une manifestation nette de la volonté des Israéliens de mettre fin au conflit sanglant avec les Arabes, le Parti travailliste a décidé de replier l’étendard de la paix. Et, bien que le grand frère américain affiche sa volonté de « démocratiser le Moyen-Orient », on a aussi mis en berne les étendards de la démocratie et de l’égalité.

Terreau fertile

Des personnalités politiques réputées éclairées et libérales, comme la professeure Youli Tamir, ministre de l’éducation, et le député Ami Ayalon, cosignataire d’un projet de paix audacieux avec le professeur Sari Nusseibeh, n’ont pas voulu nager à contre-courant : eux aussi ont voté en faveur de la promotion de M. Lieberman dans leur gouvernement. De surcroît, parmi les « centristes », dans la classe politique comme parmi les médias, de nombreuses personnalités influentes plaident en faveur de son programme. Et le transfert, que celui-ci prévoit, d’une partie non négligeable des Arabes israéliens et de leurs villages vers les territoires palestiniens ? Ces modérés assurent que le « patron » d’Israël Beitenou souhaite seulement que « les Arabes israéliens échangent leur citoyenneté israélienne contre une citoyenneté palestinienne ».

L’histoire humaine ne manque pas d’exemples de situations dans lesquelles des menaces prolongées ou des récessions économiques servirent de terreau fertile pour des régimes fascistes, qui s’imposèrent par la force, voire démocratiquement. C’est ce qui arriva au siècle dernier dans les pays les plus éclairés du continent européen. La situation de la société israélienne contemporaine est même plus grave que celle de la Pologne et de la Tchécoslovaquie dans les années 1960 : les Polonais et les Tchèques savaient qu’ils vivaient, sous le communisme, dans des régimes non démocratiques. Ils se tournèrent vers d’autres modèles, écoutèrent en secret les radios occidentales et inculquèrent à leurs enfants des valeurs de liberté et de justice.

Les Israéliens, eux, ne cherchent pas à changer. Ils sont convaincus que leur démocratie est un modèle pour leurs voisins, que leur armée est la plus morale du monde. Ils déclament des formules, mais oublient les principes fondamentaux de la démocratie, dont les droits des minorités. Quant à la gauche, qui dénonce les dangers qui planent sur la société, elle se trouve prise au piège de la marginalisation : non seulement elle n’a aucun impact sur le gouvernement, mais elle ne fait que le rapprocher de la droite extrémiste, en constante progression.

Un peuple qui oublie son passé peut difficilement construire son identité dans le présent. Mais il en va de même d’un peuple qui s’appuie principalement sur la mémoire du passé : il aura, lui aussi, du mal à construire un avenir différent dans une réalité nouvelle. Les slogans et l’autosatisfaction de la gauche ne sauraient se substituer à la construction d’une société démocratique fondée sur des valeurs morales. L’échec de l’aventure du Liban, cet été, offrait l’occasion d’ouvrir ce grand chantier. L’establishment politique et militaire a, hélas, préféré une fuite en avant guerrière.

Akiva Eldar.

Le Monde Diplomatique
http://www.monde-diplomatique.fr/2006/12/ELDAR/14222